Le 25 juin 1894, une jeune mère de Boston nommée Annie Kopchovsky quitte la Massachusetts State House à bicyclette et annonce au public qu’elle va faire le tour du monde.
Avant la fin du voyage, elle aura changé de vélo, de vêtements, de continent et — surtout pour ses finances — de nom.1,2
Le nom « Annie Londonderry » vient d’abord d’un contrat publicitaire.
La Londonderry Lithia Spring Water Company la paie pour fixer sa réclame sur le vélo et porter le nom de l’entreprise pendant le voyage. L’accord donne à cette immigrée juive née en Lettonie et installée à Boston une identité publique aux sonorités irlandaises, tout en faisant de la cycliste elle-même un support publicitaire.2,3
En 1894, personne ne parle encore de « marque personnelle ».
Le modèle économique, lui, est déjà là.
Presque toutes les versions de l’histoire d’Annie commencent par un pari.
Deux riches Bostoniens, jamais nommés, auraient parié qu’aucune femme ne pourrait faire le tour du monde à bicyclette en quinze mois tout en gagnant 5 000 dollars en chemin. Annie aurait accepté le défi, avec 10 000 dollars à la clé si elle réussissait.1,2
Voilà une origine parfaite pour la légende.
Elle a juste un petit défaut administratif.
Personne n’a jamais retrouvé les parieurs.
Peter Zheutlin, arrière-petit-neveu d’Annie, a passé des années à reconstituer le voyage à partir de journaux, de lettres, d’albums et d’archives familiales. Sa conclusion : le pari a probablement été inventé pour la publicité. La culture des exploits médiatiques de l’époque offrait quantité de précédents à ce genre d’histoire, et les deux mystérieux gentlemen ne sont jamais apparus pour profiter de la notoriété d’avoir engagé l’un des paris les plus coûteux de Boston.2,3
La version la plus prudente est donc aussi la plus intéressante.
Annie a peut-être commencé son tour du monde en vendant d’abord au public une raison de s’y intéresser.
Elle était particulièrement bien placée pour comprendre ce mécanisme.
Annie Cohen Kopchovsky naît près de Riga vers 1870 et arrive aux États-Unis pendant son enfance. Elle épouse Simon Kopchovsky et a déjà trois jeunes enfants au moment du voyage. Les recherches de Zheutlin indiquent aussi qu’avant son départ elle travaillait à Boston dans la vente d’espaces publicitaires pour la presse.2
Ce détail compte : un tour du monde coûte de l’argent, même lorsqu’on prétend justement vouloir le financer en chemin.
La bicyclette est alors l’un des grands objets de consommation des années 1890. Le nouveau modèle dit « de sécurité » — deux roues de taille comparable et une transmission par chaîne — rend le vélo accessible à bien plus de monde que l’ancien grand-bi. Les femmes s’y mettent en nombre, et aussitôt commencent les débats sur les vêtements, la respectabilité, l’indépendance et la capacité de la civilisation à survivre au spectacle d’une femme se déplaçant par ses propres moyens.1,4
Annie entre dans cette controverse au moment idéal.
Elle quitte Boston sur une lourde bicyclette Columbia pour femmes, vêtue comme une cycliste respectable est censée l’être. Pour les longues distances, l’ensemble se révèle pénible. Lorsqu’elle atteint Chicago quelques mois plus tard, l’hiver approche et poursuivre vers l’ouest à travers les montagnes n’a plus grand sens.2
Ce revers aurait pu mettre fin à toute l’opération publicitaire.
Annie, elle, revoit le plan.
À Chicago, elle obtient de Sterling Cycle Works un vélo d’homme Sterling beaucoup plus léger et change aussi de tenue. L’entreprise gagne une publicité mobile très visible. Annie gagne un matériel mieux adapté à la distance. Une publicité Sterling de 1895 encore conservée présente explicitement « Miss Annie Londonderry » comme faisant le tour du monde sur une bicyclette Sterling.5
Ce document est précieux parce qu’il interdit de traiter le commerce comme un détail un peu gênant à la périphérie de l’aventure.
Le commerce figure sur la page en gros caractères.
Elle repart alors dans l’autre sens, revient vers New York et traverse l’Atlantique en bateau.
C’est à partir d’ici que l’expression « faire le tour du monde à bicyclette » demande quelques guillemets.
Annie a fait le tour du monde avec une bicyclette.
Elle en a aussi parcouru une grande partie à vélo.
Ce ne sont pas exactement les mêmes affirmations.
Depuis la France, elle pédale vers le sud jusqu’à Marseille, mais l’itinéraire mondial repose largement sur les bateaux à vapeur et, par endroits, sur le train. Elle traverse les mers en bateau, les bicyclettes restant médiocres en navigation océanique. En Asie, elle effectue des étapes et des trajets locaux tout en poursuivant vers l’est en suivant les liaisons maritimes. Des récits contemporains puis ultérieurs critiquent la part des déplacements effectués autrement qu’à vélo ; la publicité d’Annie insiste surtout sur la boucle autour du globe, sans fournir le relevé kilométrique qu’exigerait aujourd’hui une épreuve d’endurance.2,3
Cette ambiguïté lui est utile.
Le pari, s’il a existé, semble avoir laissé beaucoup de place à l’interprétation. S’il n’a jamais existé, c’est encore plus simple.
Annie rend les rouages du voyage assez intéressants pour qu’on puisse les vendre, au lieu de faire comme s’ils n’existaient pas.
Elle transporte des publicités. Elle vend des photographies et des souvenirs. Elle donne des conférences. Des entreprises locales peuvent payer pour associer leur nom au voyage. Les journaux, eux, disposent de colonnes à remplir avec tout ce qu’Annie raconte depuis la ville précédente.2,3
Les histoires deviennent de plus en plus aventureuses.
Certaines sont tout simplement incompatibles avec le calendrier.
Annie racontera plus tard des épisodes survenus en Asie et ailleurs que les chercheurs n’arrivent pas à concilier avec les horaires des navires et les lieux documentés. Des journalistes de l’époque le remarquent parfois. Plus le récit s’éloigne du trajet vérifiable, plus le décor dramatique semble pouvoir s’y installer avec assurance.2,3
Réduire cela à une simple fraude, c’est manquer la moitié du sujet.
Annie construit, épisode après épisode, un personnage public.
Le voyage réel fournit la scène : elle quitte effectivement sa famille, traverse des continents et des océans, parcourt de longues distances à vélo, se débrouille dans des villes inconnues, finance son périple par la publicité et revient en environ quinze mois. Les éléments inventés ou embellis rendent simplement la scène plus spectaculaire.2
Le public ne peut pas suivre sa position en temps réel.
Il a les journaux.
Annie peut donc arriver dans une ville, donner une interview, raconter une histoire, vendre son image puis repartir avant que le scepticisme d’un autre journal ne la rattrape. Le réseau de communication ne se contente pas de raconter le voyage : il fait partie de son fonctionnement.
La bicyclette joue le même rôle.
Dans les années 1890, voir une femme à bicyclette porte déjà une forte charge symbolique. Les critiques s’inquiètent des vêtements et de la morale. Les partisans y voient une machine de mobilité et d’indépendance. Les collections de la Library of Congress montrent à quel point les journaux de ces années débattent de la « wheelwoman », des bloomers et de la New Woman.1,4
Annie donne un corps à ces débats.
Ses vêtements changent parce que les exigences concrètes du voyage changent. Les longues jupes cèdent la place à des tenues plus adaptées au vélo, puis à un costume d’homme pour rouler. Les journaux le remarquent, parce que la presse des années 1890 pouvait apparemment considérer la largeur d’un pantalon comme une question d’intérêt public.2,4
La tenue devient elle aussi une partie du spectacle.
Une femme traversant seule l’espace public, gagnant de l’argent auprès d’inconnus, concluant des accords avec des sponsors et choisissant la façon dont elle sera photographiée est déjà un sujet de presse. Le faire tout en rejetant visiblement certaines conventions vestimentaires permet d’autant plus facilement de la présenter comme la New Woman sur roues.
Annie atteint finalement San Francisco en mars 1895 et entame le long trajet de retour à travers les États-Unis.
Cette partie du voyage comprend beaucoup de vélo et beaucoup de publicité. Des cyclistes locaux l’accompagnent parfois. Elle donne des conférences, vend du matériel, cherche des sponsors et continue d’alimenter les journaux en histoires. Son itinéraire la mène à travers la Californie et le Sud-Ouest, puis vers le nord et l’est en direction de Chicago.2
Le train lui donne parfois un coup de main.
Là encore, Annie se soucie moins des règles que certains cyclistes imposeraient aujourd’hui à une circumnavigation que de celles de l’histoire qu’elle a vendue en 1894.
Le 12 septembre 1895, elle atteint Chicago.
Quelques semaines plus tard, elle est de retour à Boston, presque exactement quinze mois après son départ.2
Le prix supposé reste aussi insaisissable que les parieurs supposés.
La publicité, elle, ne l’est pas.
Un mois après le voyage, le New York World publie le récit d’Annie à la première personne sous un titre le présentant comme le voyage le plus extraordinaire jamais entrepris par une femme. Elle transforme directement son périple en journalisme et prend brièvement la plume en se présentant comme la New Woman.2,3,6
Le voyage a déjà produit des revenus de sponsoring, des photographies, des conférences, de la publicité et, après le retour, une tribune dans la presse. Annie n’a pas pédalé chaque kilomètre d’une ligne continue autour de la planète. Elle a transformé un vrai voyage, des moyens de transport choisis avec pragmatisme et un personnage public en événement médiatique mondial.2,3,7
Même le nom suit le modèle économique. « Annie Londonderry » finit par sonner comme l’identité de la voyageuse ; au départ, c’est un contrat avec une entreprise d’eau de source.
À la fin du voyage, la publicité est devenue le nom dont l’histoire se souvient.